Lettre adressée au ministre Miller concernant des refuges pour femmes autochtones dans les communautés non visées par un accord

 

Le 16 septembre 2020

L’honorable Marc Miller
Ministre des Services aux Autochtones
Chambre des communes
Ottawa (Ontario)
K1A 0A6

Monsieur le Ministre,

J’espère que votre famille et vous restez en bonne santé pendant la pandémie. Je vous ai déjà écrit au sujet de la nécessité pour le gouvernement fédéral de collaborer avec les dirigeants autochtones pour mettre sur pied des refuges pour femmes autochtones dans les communautés non visées par un accord. À titre d’ombudsman fédérale des victimes d’actes criminels1, je pense qu’il est également nécessaire que le gouvernement fédéral finance les refuges pour victimes de violence familiale en milieu urbain.

Les membres du Cercle consultatif autochtone de mon bureau m’ont fait part de leurs préoccupations quant au manque de refuges pour les Autochtones victimes de violence familiale dans les centres urbains, et du fait que ces refuges devraient être gérés par du personnel autochtone de manière à fournir non seulement un espace sûr nécessaire, mais aussi un espace qui inclut des protocoles et des soutiens autochtones. Par exemple, bien qu’il y ait trois refuges à la disposition des femmes autochtones à Edmonton, ils sont supervisés par des personnes non autochtones qui ont une compréhension minimale des peuples autochtones ou de l’histoire autochtone. Toronto, l’une des plus grandes villes du Canada, ne compte aucun refuge pour femmes autochtones.

Plus tôt en mai, il a été annoncé que 44,8 millions de dollars seraient consacrés à la construction de douze nouveaux refuges sur cinq ans dans les réserves de communautés des Premières Nations, et de deux refuges dans les territoires, afin d’aider à protéger et à soutenir les femmes et les filles autochtones qui subissent et fuient la violence. Cet été, vous avez annoncé l’octroi d’un montant supplémentaire de 305 millions de dollars pour appuyer les initiatives communautaires visant à prévenir la COVID-19, à s’y préparer et à y répondre au sein des communautés autochtones, dans les réserves et hors réserve. Jusqu’à maintenant cette année, le gouvernement s’est engagé à verser 380 millions de dollars pour aider les communautés autochtones à lutter contre la pandémie de COVID-19 et de ce montant, seulement 15 millions de dollars sont affectés à des organismes qui fournissent des services aux personnes vivant hors réserve ou dans des centres urbains.  

Selon les dernières données du recensement de Statistique Canada, 44,2 % des membres des Premières Nations inscrits ou visés par un traité vivent dans une réserve, ce qui signifie que plus de la moitié des Autochtones du Canada vivent dans des centres urbains. En outre, des données récentes indiquent que les Autochtones vivant dans les centres urbains sont plus vulnérables aux répercussions socioéconomiques de la COVID-19. Environ 25 % des Autochtones situés dans les centres urbains vivent dans la pauvreté, comparativement à 13 % de la population non autochtone. Quarante-quatre pour cent des femmes autochtones ont déclaré qu’elles ne pouvaient pas faire face aux dépenses imprévues à ce moment-là, comparativement à 33 % des hommes autochtones. Parmi les Autochtones âgés de 18 ans et plus vivant dans un centre urbain, 38 % vivaient dans un ménage en situation d’insécurité alimentaire, et les femmes étaient plus susceptibles d’être aux prises avec l’insécurité alimentaire. Ces facteurs rendent les femmes autochtones non seulement vulnérables à la COVID-19 et à ses répercussions, mais aussi à la victimisation et aux mauvais traitements.

Malgré ces réalités, plus de la moitié (59 %) des refuges existants pour Autochtones victimes de violence sont situés dans des régions rurales, selon Statistique Canada. Il est donc préoccupant de constater que, bien qu’une proportion importante des membres des Premières Nations, des Inuits et des Métis vivent dans des centres urbains, la majorité de ces fonds et de ces initiatives sont destinés à la population des réserves. Cela perpétue des lacunes importantes dans les services et les mesures de soutien culturellement adaptés qui sont offerts à la population autochtone en milieu urbain.

Je recommande donc que des fonds de soutien suffisants soient affectés à la fourniture de refuges et de soutiens culturellement adaptés aux femmes et aux enfants autochtones dans les centres urbains. Le renouvellement des Programmes urbains pour les peuples autochtones (PUPA) au-delà de sa date d’expiration, soit mars 2022, offre l’occasion de le faire. Les PUPA constituent une pratique exemplaire qui soutient le travail d’organisations clés, comme les centres d’amitié, depuis de nombreuses années. Sans financement, les centres d’amitié devront fermer leurs portes, alors qu’un financement durable soutiendra le travail valable et culturellement adapté que les PUPA fournissent à leurs clients.

Remédier au manque de refuges destinés aux Autochtones victimes de violence familiale dans les centres urbains offre également une occasion importante de soutenir l’avancement de la réconciliation en donnant suite aux appels à la justice de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées 4.7, 16.19 et 17.20.2

I look forward to your response and to working with you to ensure positive change for victims and survivors of crime in Canada.

Sincerely,


Heidi Illingworth
Ombudsman fédérale des victimes d’actes criminels

 

c. c. :  L’honorable David Lametti, ministre de la Justice et procureur général du Canada
L’honorable Maryam Monsef, ministre des Femmes et de l’Égalité des genres et du Développement économique rural
L’honorable Carolyn Bennett, ministre des Relations Couronne-Autochtones


1. Une partie importante de mon mandat consiste à recommander des façons dont le gouvernement fédéral peut rendre ses lois, ses politiques et ses programmes plus adaptés aux besoins des victimes.

2. 4.7 Nous demandons à tous les gouvernements d’appuyer l’établissement et le financement durable à long terme de refuges, d’espaces sûrs, de maisons de transition, de maisons d’hébergement de deuxième étape et de services dirigés par les Autochtones, et libres d’accès pour les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA autochtones qui sont sans domicile ou qui vivent une situation précaire, qui sont aux prises avec l’insécurité alimentaire ou la pauvreté, et qui fuient la violence ou ont été victimes de violence et d’exploitation sexuelle. Tous les gouvernements doivent s’assurer que ces refuges, ces maisons de transition, ces maisons d’hébergement et ces services sont adaptés aux besoins culturels des femmes, des filles et des personnes 2ELGBTQQIA autochtones, et qu’ils leur sont accessibles indépendamment de leur lieu de résidence.

16.19 Nous demandons à tous les gouvernements de mettre sur pied des refuges, des maisons de transition et des maisons d’hébergement de deuxième étape sécuritaires pour les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA inuites qui fuient la violence. De telles maisons et de tels refuges doivent être établis dans toutes les communautés inuites et dans les centres urbains ayant une grande population inuite. Ces refuges ne doivent pas être tenus de fonctionner au maximum de leur capacité pour pouvoir demeurer ouverts et recevoir du financement. De plus, ils doivent être indépendants des organismes de services à l’enfance et à la famille, parce que certaines femmes pourraient éviter de se rendre dans les refuges de crainte que ces organismes n’interviennent. Cette mesure comprend la mise sur pied et le financement de refuges et d’espaces sûrs pour les familles, les enfants et les jeunes, y compris les Inuits qui s’identifient comme personnes 2ELGBTQQIA et ceux qui sont confrontés à une crise socioéconomique, dans toutes les communautés inuites et dans les centres urbains ayant une grande population inuite.

17.20 Nous demandons à tous les gouvernements de financer et d’appuyer des programmes conçus pour les femmes, les filles et les personnes 2ELGBTQQIA métisses, y compris un meilleur accès à des programmes de guérison traditionnelle, des centres de traitement pour les jeunes, des initiatives et du financement visant la prévention de la violence et le soutien pour les familles métisses, et la création d’espaces sûrs et faciles d’accès, destinés notamment aux mères et aux familles métisses dans le besoin.