Lettre ouverte à la Dre Theresa Tam sur la nécessité d'une stratégie de prévention de la violence dans le cadre du plan de relance pandémique du Canada

 

15 mai 2020

PAR COURRIEL


Dre Theresa Tam
Administratrice en chef de la santé publique du Canada
Agence de la santé publique du Canada
130, chemin Colonnade
IA 6501H
Ottawa (Ontario) K1A 0K9

 

Dre Tam,

 

Je vous écris en ma qualité d’ombudsman fédérale des victimes d’actes criminels1 pour encourager l’adoption de mesures préventives pour réduire la violence conjugale et sexuelle ainsi que la violence contre les enfants, tant dans la préparation que dans la réponse à la pandémie actuelle. Je voudrais tout particulièrement augmenter les stratégies de prévention avant que des gens commettent des actes de violence ou que la situation dégénère.

Les experts s’accordent à dire que la violence conjugale et la violence contre les enfants augmentent considérablement au Canada en raison des mesures d’urgence mises en place dans le contexte de la pandémie. Les répercussions psychosociales de cette pandémie devraient être très importantes. Quantité de sources de tensions et de stress se superposent actuellement au sein des foyers et des familles, ce qui peut entraîner un risque accru de violence. Les plus évidentes sont le confinement à la maison, l’incertitude et l’anxiété financières, les stratégies d’adaptation négatives telles que la consommation accrue d’alcool ou de drogues, le fait de devoir s’occuper plus souvent de la famille et le manque d’accès des victimes de violence domestique et des auteurs de ces actes à des mécanismes d’adaptation importants tels que l’aide informelle.

Au cours des huit dernières semaines, mon bureau a constaté une augmentation des demandes de renseignements de la part de victimes/survivants et de leurs familles ainsi que des intervenants du domaine, qui ont relaté des histoires très troublantes sur ce qui se passe dans les foyers et collectivités au Canada en raison de l’isolement accru. Ces demandes proviennent d’adultes qui peuvent faire les appels nécessaires, mais bon nombre des facteurs énumérés ci‑dessus entraînent aussi une augmentation de la violence à l’égard des enfants. En raison des mesures de lutte contre la pandémie, nous savons que de nombreuses victimes ont perdu l’accès à leur téléphone ou à leur ordinateur et ne peuvent pas demander de l’aide. De même, les hôtels sont fermés et les refuges sont pleins, et nous éprouvons de la difficulté à trouver les infrastructures nécessaires pour aider les personnes touchées. Nous continuons de voir des cas de violence mortelle pendant la pandémie, le compte étant de huit femmes et une fille tuées en seulement 36 jours au Canada. Ces féminicides peuvent et doivent être évités.

Les plans de préparation et les réponses à une pandémie doivent privilégier une approche en amont (c’est-à-dire s’attaquer aux causes de la violence avant que celle-ci ne se produise ou ne devienne incontrôlable) qui se concentre sur l’intervention (réduire les situations à grand risque) et la prévention des risques (réduire de manière préventive les risques qui ont été cernés). La violence sous ses nombreuses formes affecte la santé des victimes, des auteurs des actes criminels et des milieux dans lesquels ils vivent. Les Canadiens ont besoin d’outils à leur disposition immédiate pour faire face aux facteurs de stress de la crise actuelle de manière saine et positive. Les enfants méritent tout particulièrement d’être protégés contre les mauvais traitements et la violence avant qu’ils ne se produisent pendant la COVID-19, un contexte idéal pour une escalade de la violence.

Je félicite tous les ordres de gouvernement au Canada d’avoir pris l’initiative de veiller à ce que personne ne soit laissé pour compte. Le gouvernement du Canada a consacré 50 millions de dollars aux refuges pour femmes et aux centres d’aide aux victimes d’agression sexuelle ainsi qu’aux particuliers et au secteur bénévole. Aussi nécessaires ces mesures soient-elles, elles n’entrent en jeu qu’une fois que le problème a échappé à tout contrôle. Si les services d’intervention en cas de violence conjugale doivent être bien financés afin de pouvoir répondre à la demande croissante, le gouvernement fédéral peut dès maintenant s’activer pour offrir un soutien en amont (avant le fait) et prévenir la violence. Nous devons également cibler les personnes à faible risque, afin d’éviter que les tensions actuelles au sein des familles ne dégénèrent en violence. Si nous adhérons aux mêmes principes, approches et programmes pour informer les Canadiens, nous pouvons mettre fin à la violence avant qu’elle ne se produise au sein des familles à faible risque.

Il n’est pas mince tâche de cibler les auteurs potentiels d’actes criminels, particulièrement les hommes. Des méthodes ont été éprouvées pour favoriser le changement de comportement et nous pouvons les faire connaître pour prévenir la violence dans les foyers et réduire la tâche des intervenants du milieu (comme les foyers pour femmes, la police et les services de soins de santé). Le gouvernement doit immédiatement fournir des informations et des services virtuels au moyen de plateformes ou d’applications en ligne. Parmi les exemples de solutions à court et à long terme pendant la pandémie dont pourrait faire promotion à grande échelle l’Agence de la santé publique du Canada (ASPC), notons :

  • les aptitudes à la médiation et aux relations saines;
  • les stratégies de résolution de conflits non violentes comme l’écoute active;
  • les bons comportements à adopter chez les parents;
  • les moyens de réduire la violence masculine, inspirés de SNAP, les leçons pour devenir un homme et les concepts de saine masculinité;
  • la transformation des croyances et des attitudes à l’égard des femmes et de la violence domestique;
  • des campagnes publicitaires payantes pour sensibiliser les gens à leur rôle dans la prévention de la violence et les interventions pour y mettre fin;
  • le renforcement des capacités et l’éducation sur le rôle des aides informelles et des témoins.

Comme un plan de relance est également en cours d’élaboration, il est essentiel d’ajouter des ressources pour donner au public les outils nécessaires pour prévenir les comportements qui conduisent à la violence conjugale, à la violence sexuelle et à la maltraitance des enfants. On pourrait à cet effet faire appel à des infographies et aux médias sociaux. Il faut également des publicités payantes de l’initiative contre la violence familiale de l’ASPC et du Centre national d’information sur la violence dans la famille. On pourrait également solliciter des contributions et utiliser des ressources existantes de Femmes et Égalité des genres Canada, de Services aux Autochtones Canada, de Sécurité publique Canada et de Justice Canada.

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a défini la violence comme étant un problème de santé publique. Il serait donc essentiel que le gouvernement du Canada, dans le cadre de son plan de relance global, intègre une stratégie nationale de prévention de la violence conforme aux données probantes publiées par l’OMS, les CDC et d’autres organisations prestigieuses. Nous devons donner aux Canadiens les outils dont ils ont besoin dès maintenant pour faire face aux conséquences de la pandémie de manière saine. Je demeure à votre disposition pour discuter du sujet en profondeur.


Recevez, Dre Tam, mes sincères salutations.

 

Heidi Illingworth
Ombudsman fédérale des victimes d’actes criminels


c. c.  L’honorable Patty Hajdu, C.P., députée; l’honorable Maryam Monsef, C.P., députée; l’honorable Marc Miller, C.P., député; l’honorable Bill Blair, C.P., député, et l’honorable David Lametti, C.P., c.r., député.

 


1. Mon bureau a pour mandat de faire en sorte que les droits des victimes et des survivants d’actes criminels soient respectés et maintenus et que le gouvernement fédéral remplisse ses obligations envers les victimes. Ce mandat consiste notamment à veiller à ce que les victimes et leurs familles aient accès à des programmes et services fédéraux spécialement conçus pour leur venir en aide. En plus du travail que nous accomplissons au jour le jour pour aider les victimes, nous avons également la responsabilité de cerner et de faire connaître des problèmes émergents et systémiques qui ont des répercussions négatives sur les victimes d’actes criminels à l’échelle fédérale. Ce faisant, nous travaillons en étroite collaboration avec les fournisseurs de services aux victimes et une multitude d’autres acteurs gouvernementaux et non gouvernementaux dans le but commun de mettre en place un système de justice plus adapté à l’ensemble de la population canadienne.